Samedi 25 juin 2016
11h - Médiathèque St Vincent
18h - Bibliothèque St Etienne-Lardeyrol
Des livrez-vous
Compagnie du Souffleur de verre
D'après des textes et témoignages
collectés auprès des lecteurs
« On lit comme on aime, on entre en lecture comme on tombe amoureux ; par espérance, par impatience. Sous l'effet d'un désir, sous l'erreur invincible d'un tel désir : trouver le sommeil dans un seul corps, toucher au silence dans une seule phrase »
Christian Bobin, Une petite robe de fête
Vous avez été nombreux à envoyer des textes tantôt émouvants, parfois nostalgiques ou simplement drôles, constituant une véritable mine, que Julien Rocha et Cédric Veschambre ont exploitéé avec gourmandise.
 
Lisant tour à tour, s'échangeant les mots comme des balles de ping-pong, ils ont restitué et enrichi encore ces textes écrits avec une grande sincérité où chacun et chacune a trouvé trace de son propre parcours littéraire.
Voici quelques unes de ces contributions  :
J'avais 7 ans et j'étais clouée dans un lit avec un rhumatisme articulaire aigu assorti d' un souffle au cœur : "interdiction de se lever" avait dit le docteur .  J'adorais l'école et j'en serai privée pendant une année .  Chaque matin, le départ de ma petite sœur à la maternelle me faisait pleurer . Que le temps était long ! 
Je bricolais : pâte à modeler, découpage, collage ; je faisais des dessins, rêvassais sans doute, m'ennuyais beaucoup .
Et puis une institutrice , mise au courant de la situation me fit passer un livre "L'OURS TEDDY", un Fernand Nathan de 1950 : des jouets fêtent l'anniversaire de leur ami .  Il n'y avait pas de livres pour enfants à la maison, pas de bibliothèque en 1956 dans notre quartier . Les seules histoires savourées étaient celles inventées et racontées par notre père .  Ce fut donc le premier album, si on peut lui donner ce joli nom .
C'était une histoire insipide : "Teddy habite une grande maison de poupées au Pays des Jouets . Le nègre Bambo veille à ce que sa maison soit toujours bien propre car Bambo est un grand ami pour Teddy.
 
Il leur en arrive des aventures !" le texte était indigent : " Les oiseaux gazouillent plein d'entrain et semblent contents de vivre" et l'auteure américaine interpellait le lecteur en le vouvoyant ...
Et il n'était pas beau, quelques rares planches colorées l'illustraient . Il avait été beaucoup lu, il était rongé aux coins ; démantibulé il était scotché .
Mais , comme je l'ai aimé ce livre, je le connaissais par cœur, je ne l'ai pas oublié et je l'ai gardé .
Et puis il fut suivi par d'autres, beaucoup d'autres : les albums du Père Castor, puis la Bibliothèque Rouge et Or, la Verte.
L'enseignante poursuivit son travail, mes parents suivirent, trop contents de me voir occupée et heureuse . Heidi, Alice, Claudine, ses cousins et le chien Dagobert furent mes compagnons .
J'ai beaucoup lu, enfant, adolescente, et je continue ;
je suis même devenue bibliothécaire !!!
Madeleine
Le livre perdu
Annette avait cinq ans et ne savait pas lire. L'enfant était malade et traînait depuis trois jours, le front moite, la gorge en étau, dans un entre-deux qui la terrifiait. Mais elle finit par remonter, par reconnaître la densité moelleuse de son oreiller, la blancheur de ses draps, le rai de lumière où dansaient les moucherolles... Elle vit enfin sa mère qui se penchait sur elle. Comment vas-tu mon cœur ? La voix passait sur l'enfant comme un baume. Annette cherchait à déplacer son corps rompu quand sa main rencontra une surface plane dans le désordre des couvertures. Il s'agissait d'un livre, un album inconnu, flambant neuf. Sa mère lui sourit. C'est pour toi, ma toute belle. C'est l'histoire d'une petite fille qui porte le même prénom que toi. Annette la petite Alsacienne. L'enfant entrouvrit le livre. A chaque page s'alignaient dans des cases des illustrations en noir et blanc. « Viens contre moi, mon cœur. Viens dans mes bras. Cette BD, nous la lirons ensemble. » L'enfant se redressa. « Là. C'est bien. Appuie-toi contre ma poitrine... »
Annette aima passionnément son livre. Quand elle guérit, elle le rouvrit journellement, dévorant chaque image sans en reconnaître pour autant les lettres et reprenant sans jamais se lasser le destin de cette autre Annette, cette fillette aux jupes longues, au tablier blanc, au nœud énorme dans les cheveux, dont l'héroïsme triomphait d'un ennemi affublé d'horribles casques à pointe. Lui vint ainsi l'amour du livre, l'émotion pour l'intrigue, pour la page tournée, pour les odeurs d'encre et de papier...
Paroles nées d'un poème
Comment cela est-il arrivé et qu'est-ce qui s'est passé ensuite, au tout début?
Je ne saurais le dire maintenant, trop de temps s'est écoulé entre nous, le moi-enfant qui jouait dans le jardin et apprenait chez lui à lire – écrire - compter, et le moi-d'à présent qui se plait à parler, lire des textes, converser indéfiniment...Et qui veut entraîner ceux qui l'écoutent à en faire autant !
« Le ciel est par-dessus le toit »
Une chose est sûre; il y avait des mots entraînés par une voix et cela dépassait toute perception ou ressenti immédiat; soulevé vers...
« Si bleu, si calme,
Un arbre par-dessus le toit
Berce sa palme. »
... quelque chose que je ne pouvais pas énoncer, qui n'était ni objet ni pensée, j'étais puissamment attiré par une force invisible – pas étrangère, puisque je la captais et semblais la faire mienne.
 
Quand, dans un petit village bourguignon, on m'appelait du banc sous l'arbre, un soir d'été, pour que je vienne réciter un poème, j'accourais, délaissant le ballon, souriant et fier. Je prenais ma respiration, et fixais l'arbre derrière mes auditeurs.
Et puis... Je n'ai pas souvenir d'un autre poème appris à cette époque, les stances de celui-ci chantent encore dans ma tête, même si bien d'autres, depuis, y sont entrées.
Je suis persuadé que je dois la parole à Verlaine, qu'elle a poussé à partir de là.
Inconsciemment, peut-être est-ce le même plaisir qu'alors qui m'anime quand je prend ma respiration avant de me lancer, et quand j'accompagne les mots-paroles d'un léger balancement de mon corps et de rares regards, apaisés ou insistants.
Oui Paul, tu as si joliment saisi ici le mouvement de la vie, qui grandit, se prolonge, et va enfin, doucement, se perdre!
Lionel
J'ai ouvert le tiroir aux souvenirs, celui qui contient l'histoire d'un été, d'un petit pays brûlé par la chaleur du mois d'août, arrosé épisodiquement par les pluies diluviennes, d'un livre et d'un homme.
Je logeais dans la cour d'un ami burkinabé, dans une banlieue populaire de Ouagadougou. Au coucher du soleil, après  une journée bien remplie, les gestes se répétaient, plus lents dans l'épaisseur de la nuit. Se laver dans la pièce carrée avec le ciel étoilé pour toiture, manger le tô ou le riz dans le plat en métal, se recouvrir de crème anti-moustiques et attendre que les heures se succèdent. Lors de ce séjour j'avais pris l'habitude de lire à la lueur de la lampe à pétrole.
Un soir comme je commençais la lecture d'un livre de Laurent Gaudé, La mort du roi Tsongor, j'ai vu arriver un voisin, un homme jeune, le crâne lisse, les épaules et les mains larges,  il s'est assis sur le banc et m'a demandé de lire à voix haute. Je me suis exécutée sans broncher, d'autres visiteurs sont arrivés et sans m'interrompre se sont installés discrètement. J'ai lu une heure durant puis les garçons sont repartis sans faire de commentaires.
Le lendemain plusieurs sont revenus et j'ai repris la lecture où je l'avais laissée. Je ne m'inquiétais pas de savoir si nos invités écoutaient, certains s'endormaient sur le banc, d'autres assis, le dos courbé, la tête entre les mains semblaient perdus dans leurs pensées.
 
Après quelques jours, le rendez vous était devenu  un rituel répété avec dévotion. Je lisais, les hommes écoutaient. Certains partaient après avoir fumé deux ou trois cigarettes, lui, l'homme au crâne lisse, attendait la fin de la cérémonie, alors il déployait son corps et disparaissait dans la nuit de la cour.
Je lisais lentement ce récit épique, cette histoire de guerre, de mariage, de rivalité et surtout d’honneur ; ce roman initiatique où le valet se trouve plus fort que le maître. Parfois j'avais envie de réveiller ce singulier auditoire, d'avoir un avis, un échange, un point de vue.
Lorsque j'ai fermé le livre définitivement et à regret, l'homme dont  j'ai oublié le nom, Ibrahim ou Mohamed, a tendu son bras nu vers moi et m'a dit : écrit là le nom, Katabolonga. J'ai du lui demander de répéter, je ne sais plus mais enfin je suis allée chercher un stylo et sur la peau noire de son avant bras, entre les veines saillantes j'ai inscrit Katabolonga. Je n'ai pu m'empêcher de lui demander pourquoi ? Alors de sa voix grave il m'a dit : « ma femme va bientôt accoucher, l'enfant, il portera le nom de Katabolonga. C'était un grand homme. »
Aujourd'hui, quelque part dans ce pays que j'aime, un garçon porte le nom de Katabolonga, le puissant serviteur du roi Tsongor.
Babeth
Parler d’un livre, c’est se livrer, voilà pourquoi je préfère rester anonyme. Trois petits chatons blancs …un pot de peinture bleue. Un des chatons tombe dans le pot et devient tout bleu… C’est doux… C’est esthétique… Quand je pense bleu, c’est celui-là, quand je rêve d’un chat, il est blanc ! Premier souvenir de lecture…
Et puis Les malheurs de Sophie, Un bon petit diable. Une collection entière de la Comtesse de Ségur, trouvée au fond du grenier de ma grand-mère et dévorée ! Il s’y passait des choses si cruelles que je n’aurais pu envisager. J’étais transportée par les émotions mais le bien l’emportait toujours.
Et Yasmina la petite tunisienne, aux éditions Nathan. J’y apprenais que le monde était peuplé d’enfants si peu différents. Je comprenais qu’au même moment, partout sur la terre des petites filles dormaient et rêvaient d’amour. Toutes ces belles choses me rassuraient et me donnaient foi en l’humanité. Le mal ne pouvait que s’écrire. C’était une invention des grands pour faire de belles histoires..
Quand je regarde l’actu aujourd’hui, je repense à tout ça et je me convaincs que oui cette cruauté, c’est juste une histoire pour faire des histoires et je continue de croire que c’est le bien qui l’emporte toujours. Grâce aux livres… aussi, mais pas que… !
Quand j’ai lu Cosette en cachette
Je devais avoir 9 ou 10 ans, à l’école, la maîtresse nous faisait faire une dictée tous les jours : drôle d’idée, elle avait choisi pour l’exercice des passages des Misérables de Victor Hugo…Jean Valjean d’abord puis Cosette.
En général, on n’aime pas bien les dictées, moi si, c’était le rituel du matin qui me permettrait de connaître la suite de l’histoire. Ce n’était pas le nombre de fautes qui importait, c’était l’empathie que j’avais pour Jean Valjean, la petite Causette et surtout sa mère, Fantine.
Au bout de quelques séances, elle a arrêté ses dictées littéraires, nous laissant avec Fantine qui venait de couper ses cheveux pour les vendre. Il fallait que je connaisse la suite.
La bibliothèque de l’école, c’était une armoire en bois dans le couloir à côté des porte-manteaux : j’y ai trouvé les misérables dans la collection Rouge et Or, j’ai emprunté Causette, et je suis rentrée chez moi mon trophée dans le cartable. Il fallait que je sache pour l’histoire des cheveux de Fantine.
Quand ma mère a vu ce livre dans ma chambre, elle m’a dit « tu n’es pas un peu jeune pour lire ça ? »
 
j’ai senti qu’elle voulait encore un me mettre à l’abri de la misère humaine que j’allais découvrir là. Alors j’ai dit  que, si, en effet, c’était trop compliqué pour moi, que je le lirai quand je serai plus grande . Et j’ai lu Cosette en cachette.
Je savais ce que j’allais y trouver, plus que l’histoire de Cosette, c’était celle de sa mère Fantine, qui m’a bouleversée, elle a vendu ses cheveux, et son corps aussi, et puis elle a laissé sa fille orpheline.
A partir de là j’ai lu moins de « clubs des cinq », j’avais grandi : il me fallait des livres qui parlent des gens et de leurs vie de galère, et de leur force pour s’en sortir, j’en avais besoin: en sixième j’ai lu Sans famille d’Hector Malot et Mon bel Oranger de José Mauro de Vasconcelos peut-être 10 fois chacun...
C’était ma façon de comprendre le monde et son histoire et surtout d’alimenter un sentiment de révolte alors que je devenais adolescente, et de commencer à avoir une conscience politique (qui ne s’est pas alimentée de livres seulement, j’en conviens, mais peut-être un peu quand même).
Christelle
Je suis goulue! Et j'en ai eu particulièrement  conscience  lors d'un stage d'oenologie. Le Viognier que je dégustais devait avoir des arômes  mouvants de fruits jaunes (pêche, abricot,  coing), de fleurs fraîches  (violette,iris),de musc, d'épices, mais aussi de fruits secs.
La première  gorgée,  elle était avalée  avant que mes papilles n'aient  identifié quelques parfums de fleurs ou de fruits.
A la deuxième  gorgée,  ma langue devinait un fruit. Il fallut que le maître  sommelier m'aidât à  identifier....l'abricot.  Sûr,  je connaissais ce goût, mais  j'étais  incapable de le distinguer. La prochaine fois que je mangerai un abricot,  je le croquerai, je l'ecraserai  dans ma bouche, le malaxerai pour en distiller tout l'arôme.
A la troisième  gorgée, j'avais des sensations : c'était  plus léger  que dense,  plus souple que ferme,  et le vin, en bouche, laissait persister d'agréables  arômes.
Puis on m'apprit à  observer  le vin dans le verre, à  apprécier  sa couleur, son intensité,  sa tonalité. Bref au bout du stage je quittais  mon maître sommelier,  bien décidée à  ne plus faire la goulue.
Monsieur Flaubert a été  mon œnologue et la Bovary, mon Viognier. Madame Bovary, je l'avais avalé  à  l'école  et l'avais ajouté à  la liste des longs romans du 19ème  qui occupaient agréablement  mes soirées  d'adolescente.
 
Je vivais par procuration des aventures romanesques, histoires d'amour éphémères et dramatiques, je lisais des liaisons dangereuses qui du fond de mon pensionnat me faisaient frissonner. Cette Bovary osait tromper son bon mari . C'était exaltant ! et chaque page appelait la suivante.
Et puis  j'eus l'occasion d'une deuxième  gorgée  de Bovary. Un jour  où  le rire  éclatant d'un ami me révéla que ses papilles de lecteur se délectaient de l'humour et de l'ironie de Flaubert. Je n'avais pas senti ce goût  là.
Alors j'ai croqué , ingéré,  malaxe, j'ai distillé  des arômes  qui m'avaient échappé.   ..et je m' en suis nourrie..
J'avais appris à  lire. J'ai découvert  des crus dont la dégustation m'offrait une bien belle ivresse, et d'autres sommeliers m'ont accompagnée : Marcel, Marguerite, Joseph, Lydie, Jeanne,  Marie Hélène,  Sofi,  Anne, Aki.....
Tiens ma dernière  trouvaille: un vin jeune pour mon âge  avancé : Kalil de Michael  Escoffier: une gorgée,  deux gorgées,  trois gorgées,  je n'en finis pas de goûter !  et c'est tellement bon que je suis impatiente de partager mon plaisir avec Babeth,  Christelle,  Aurore. ... expertes en dégustation de tous ordres , qui sont devenues mes compagnes de belles beuveries et m'invitent dans leurs jardins de délices.
Chantal
Les météores de Michel Tournier 1975
Je n'ai jamais oublié ce bouquin, je l'ai découvert, j'avais quoi ? 22-24 ans, et maintenant à 63 ans, je me rends compte qu'il est resté bien présent dans un petit coin de ma tête. Le couple dans tous ses états, De la pulsation utérine pour les jumeaux, unicité, réciprocité, au "roi de la gadoue" l'oncle homo de Marseille Au couple homme /femme et les mêmes interrogations, les mêmes douleurs, quand il y a dé-fusion, éloignements, ruptures.
Peut -être, les mots de Michel Tournier, évoquant la relation gémellaire, la création d'un langage n'appartenant qu'aux jumeaux, ont été révélateur d'un "familier", pour moi, jumelle aussi. Première fois, que des mots dans un livre rapportaient ce que j'avais ressenti enfant...
Et puis, les voyages , (moi, qui ne pensais qu'à voyager à cette époque) à l'autre bout de la terre, le jardin magnifique de Vancouver (je suis sûre de la beauté du jardin mais était-ce vraiment à Vancouver ?) Le délitement du sentiment amoureux, le vol des mouettes sur la déchetterie, la mort du couple, le jardin envahi/détruit par les herbes folles et le temps....
Un roman splendide, qui m'a amené à découvrir les autre livres de Michel Tournier ("Le roi des aulnes", "Gaspard, Melchior et Balthazar", Gilles et Jeanne").
Mado
J'ai dix sept ans, je lis Les armoires vides d'Annie Ernaux. Tiens, lis ça, m'a dit K, mon amie, tu verras c'est génial. K est à la Fac, ses parents sont de petits bourgeois, ils ont une belle maison et un jardin en terrasse, ils passent les vacances dans le midi et possèdent une jolie ferme à la campagne. À 16 ans elle avait une mobylette et à 18 ans une 4L bleue.
J'ai dix sept ans je reçois le livre en pleine figure, je lis aussi La place. Comment peut-on parler avec autant de franchise de sa vie, de ses parents, de sa condition sociale, de la honte de ses origines, de l'impérieux besoin de se hisser plus haut ? L'écriture clinique de l'auteure est d'une efficacité redoutable, elle racle dans les replis de la mémoire, extirpe et porte au grand jour le plus intime, mais cette introspection individuelle s'échappe vers le collectif.
J'ai l'impression qu'Annie Ernaux est allongée sur la paillasse d'un laboratoire et qu'elle pratique sur son propre corps une autopsie ou pour être moins barbare qu'elle est coincée entre deux plaques de verre sous la lentille grossissante d'un microscope géant. Aucune lecture encore ne m'a fait cet effet. Je suis moi aussi sous la loupe et je me demande comment une inconnue a pu ainsi écrire ma vie, mes sentiments, mes aspirations les plus secrètes.
Avec K nous en parlons pendant des heures, elle me répète, plus convaincue que jamais qu'il faut se libérer des parents, couper les ponts, les liens et  ne pas se laisser émouvoir par leurs jérémiades. Pour acter sa rébellion elle a décidé de ne plus se laver.
 
Les années passent, la vie s'est chargée de nous plier. K ne voit plus ses parents, elle est devenue une jeune femme très sexy. Je lis Passion simple, les mots sont crus. Une femme attend son amant. Elle ne fait rien d'autre, sa vie est en suspend, Je suis en colère contre cette femme qui s'avilit. Les deux amants ne sont vraisemblablement pas sur la même longueur d'ondes. Il y a dans les aveux d'Annie Ernaux quelque chose d'insupportable. Insupportable sans doute de s'apercevoir dans le miroir tendu.
J'ai quarante ans, je lis Les années. L'œuvre d'Annie Ernaux s'est construite comme une autobiographie, la vie et l'écriture se mêlent, et s'embrassent. Je regarde cette fresque sociologique élaborée avec la précision d'un historien. Je lis et je me dis, c'était comme ça. C'est juste. C'est vrai. C'est précis.
J'ai désormais cinquante ans, le dernier livre d'Annie Ernaux Mémoire de fille vient de paraître. Demain je l'achèterai. L'auteure a construit patiemment une œuvre de mémoire. Elle a  ressuscité des souvenirs. Elle a écrit dans le but de ralentir l'inexorable travail de l'oubli. Derrière elle se tient, droite et digne une génération de femmes, celle qui est née dans les années quarante.
Je crois avoir lu presque tous les livres de cet écrivain majeur. Certains m'ont troublée, d'autres parfois m'ont agacée, la plupart ont contribué à élaborer ma pensée de jeune femme ou d'adulte. Il me semble qu'il est désormais de mon devoir  de transmettre tout cela à mes enfants.
Sans nom
Mon entrée dans le monde de la BD avec Du vent dans mes mollets
Il était rangé là, dans un bac à roulettes des albums de bande dessinée. C'est son titre qui m'a accroché l’œil, Du vent dans mes mollets, avec au-dessus le dessin d'une gamine déguisée en Zorro. Il n'en fallait pas plus pour attiser ma curiosité. Quelques pages feuilletées et je tombe sous le charme du graphisme et de la texture du papier. Je n'avais pas pensé ce jour-là prendre ce type d'ouvrage. Dans la bibliothèque de ma jeunesse, les BD c'était Sylvain et Sylvette, Johan et Pirlouit ou encore les Schtroumpfs. Des histoires bien gentillettes pour les enfants. Pas de quoi casser trois pattes à un canard.
Mais là c'était différent. Les mots sortaient des cases, les cases sortaient des pages et les images s'autorisaient les fantaisies les plus folles.
J'ai savouré ce livre de la première à la dernière page. Il m'a fait vibrer, il m'a fait pleurer.
Je vous révèle le prologue de cette BD autobiographique d'une petite fille de 9 ans, Rachel : « Comme ça fait une semaine que j'ai des mauvaises notes, mal à la tête et que je dors toute habillée avec mon cartable et mes affaires de gym pour pas être en retard à l'école, maman m'a proposé d'aller voir Madame Trebla, une dame qui parle avec les enfants et qui après quelques dessins, arrive à les convaincre de se mettre en pyjama le soir, d'enlever leur cartable et leurs chaussures avant de se coucher à l'intérieur de leurs couvertures. »
Rachel ne comprend pas bien le monde des adultes qui l'entourent. Surtout lorsque ce monde est injuste et triste.
 
Madame Daniel, c'est sa maîtresse. « Il paraît qu'elle ressemble à une fée superbe et que si on travaille bien, elle nous récompense en nous laissant lui brosser les cheveux pendant la récré. Sauf que moi, elle m'aime pas trop je crois. D'ailleurs, si j'ai le malheur de tomber sur elle dans la cour de  récré, elle me soulève par l'oreille, et elle me demande si j'ai déjà vu un peigne, et si, quand je vais dans ma synagogue, je me permets d'être aussi cochonne et ébouriffée... »
« … j'ai remarqué que quand on est triste ou qu'on vous annonce une mauvaise nouvelle, la vie autour ne change pas. Les gens, les objets, font comme si de rien n'était. Et ça, ça me rend encore plus triste. Comme le jour où mamie est morte. J'étais dehors et il y avait du vent. Quand on m'a dit que mamie était morte, il a quand même continué à y avoir du vent dans mes mollets. »
Pour moi la BD se faisait sensibilité, émotion, mais aussi elle me déroutait et me surprenait. Rachel a réveillé en moi tellement d'envies trop rarement exprimées : oser dire, oser faire, oser penser, oser s'opposer. Oser tout court. Lever les tabous !
Ce livre fut le premier d'une longue série dans ma découverte de l'univers de la bande dessinée. Quand le graphisme s'associe au texte en une belle alchimie et vous laisse entrevoir les tendres failles teintées d'humilité de leurs auteurs, vous touchez alors du doigt à ce que l'humain a de plus beau en lui.
Nelly
Ivanhoé
En 1960, j’avais 12 ans. J’étais  l’aînée d’une fratrie de quatre frères et sœur. Mes parents, de milieu modeste, ne nous offraient que peu de cadeaux.
Cette année-là donc, ma mère tombe gravement malade et c’est  tout naturellement que mon père se tourne vers moi pour l’aider dans les tâches ménagères. Ce que je fis de bon cœur.
Pour me récompenser, il me demande quel cadeau je souhaite. Ho ! un cadeau, pour moi ?!!! Je choisis sans hésiter un livre. Le livre de chevaliers « Ivanohé ». Que je reçus comme un trésor.
Hélàs je l’ai perdu… Mais je me souviens avoir vibré pour Rebecca et tremblé pour Ivanohé blessé… J’aurai tant aimé qu’ils se marient ces deux-là… J’étais une fille si sentimentale,  déjà…
Jacqueline
 
Je lis peu, je voudrais bien lire mais je ne peux pas car je m'endors en lisant. Pourtant j'aime les livres et leur odeur dans les librairies, je rêve en regardant les couvertures et en imaginant les contenus. Je veux lire, je résiste, les yeux clignotent, les muscles se lâchent, les bras m'en tombent... avec le livre, et je perds la page, et je perds le fil. Une vraie galère ! Le matin, la journée, le soir, c'est du pareil au même. La lecture me fait plus dormir que la fatigue.
Cependant, j'ai pu arriver à lire toute l’œuvre de Philip.K.Dick. Et récemment j'ai eu envie de me replonger dans un de ses livres que j'avais pourtant moins apprécié en d'autres temps mais par lequel j'avais beaucoup aimé le film (Blade Runner) tiré du bouquin : « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »
Un titre pareil endormirait déjà un nombre important de bons lecteurs. Il s'agit d'un genre à priori peu littéraire:-la science-fiction. Comme pourrait dire Annette C. « La science-fiction est à la littérature ce que la frite est à la gastronomie ».
L'univers Dickien est un jeu de miroirs dans lesquels la réalité se perd, se dilue. La réalité perçue n'est pas la réalité, et d'ailleurs existe-elle vraiment ? Le héros Dickien (souvent un pauvre type qui grandit au fil du bouquin) se heurte sans cesse à toutes ces réalités décalées qui s'entrechoquent sans début ni fin.
Revenons à nos moutons électriques: Sous réserves d'éventuelles défaillances de ma mémoire, quelque peu émoustillée par mes endormissements répétés, c'est l'histoire d'une époque future où la planète terre est  dévastée suite à la domination d'un fascisme propre globalisée (peut-être ce que nous sommes en train de construire).
 
Les terriens (et son gouvernement mondial) trouvent leur salut dans l'impérialisme cosmique. Ils colonisent de nouvelles planètes. Ils se font aider par des androïdes de plus en plus sophistiqués, à tel point que ces robots peuvent se confondre avec les hommes. Malgré tout, il reste encore quelques terriens sur terre. Ce sont des parias, des improductifs peut-être. Certains robots  s'échappent discrètement des colonies pour retourner sur terre et se noyer dans cette population restante. En fait, ils veulent s'affranchir de leurs bourreaux humains pour vivre.
Le gouvernement mondial ne peut tolérer cela et il crée une agence de chasseurs d'androïdes. Pour différencier les robots des humains, ces "chasseurs policiers" utilisent toute une batterie de tests afin de mesurer l'empathie. Car ces androïdes (appelés aussi répliquants dans le bouquin) ont tout des êtres humains mais ils n'ont aucune empathie. Les androïdes veulent rejoindre l'humanité, alors que cette même humanité se déshumanise.
N'est-ce pas là un terrible destin
pour l'humanité, pour nous ?  
Je vais me permettre une petite digression... En ce moment nous aimons bien organiser des parties d'échecs ou de Go "humain contre machine". Depuis peu la machine gagne. Imaginons un androïde écrire un livre... Comme pourrait dire Annette P. « lire un livre écrit par un robot, c'est inimaginable... Mais un inimaginable de plus en plus improbable ». Vive la terre, vive les bibliothèques !
PhilIp.K.D ou Philip.B, je ne sais plus.
Les mots et les lettres se troublent.
Je crois que je suis en train de m'assoupir.