Il nous arrive souvent d'être captivé, voire bouleversé par un livre ; c'est ce roman policier commencé un soir que vous n'avez pu reposer qu'après l'avoir terminé au petit matin. C'est cette grand-mère qui ressemble tellement à votre aieule qu'un flot de souvenirs d'enfance vous est revenu avec nostalgie en mémoire. C'est ce livre lu à 18 ans avec le regard du révolté amoureux fou de la jeune héroïne, puis redécouvert à l'approche de la soixantaine au travers du frère ainé "raisonnable", ...
 
Dites ici simplement en quelques lignes les raisons qui vous ont fait particulièrement aimer ces livres pour que d'autres éprouvent le même plaisir.
Il existe aujourd'hui un mouvement où les gens abandonnent sur un banc de jardin public le bouquin qu'ils viennent de lire, permettant ainsi à un ou une inconnu(e) de le lire à son tour. C'est au fond le rôle de nos bibliothèques et cette page est en quelque sorte le banc de notre jardin public culturel de l'Emblavez.
Merci d'adresser vos notes de lecture à Christelle.

C'est en entendant le chant des hommes dans une synagogue à Londres que la parole de Gabriel se libère.
Gabriel ne parle pas, il traduit, il triture, il déchiffre une langue qui n'est pas la sienne. Il se réfugie derrière une pile de dictionnaires maniant les mots des autres pour mieux éviter les siens. Ces voix qui s'élèvent le touchent au plus profond, lui qui a grandi dans les non-dits et les secrets de famille, se murant peu à peu dans le silence.
Silence des parents à la mort de Marianne, sa sœur aînée, renversée par un chauffard ivre.
Silence sur son passé, ses origines hongroises dont il ne reste que quelques expressions et les plats cuisinés par la mère.
Silence face à son meilleur ami Léo avec qui pourtant il partage la blessure d'un deuil.
Silence face à Laura, la femme dont il a tant aimé le rire et qu'il a suivi à Londres.
Envoyé à Budapest pour son travail, le passé va resurgir. Dans un cimetière la découverte d'une tombe, celle de son grand-père, brise l'enveloppe fragile. Il rentre ébranlé et lorsque Laura lui annonce qu'elle est enceinte il fuit, incapable d’accueillir la nouvelle.
Ce livre est une confession pleine de retenue et de pudeur.
Babeth Cultien

Le livre d'Esther, c'est une immense bouffée d'air très frais, qui vous prend au coeur et au corps, un de ces livres que vous ouvrez et ne pouvez refermer qu'à la dernière ligne.
L'histoire ? Anne, la narratrice, voit s'installer « juste à côté » de chez elle dans sa campagne vellave bien tranquille, une famille de pauvres, de ces gens qu'on affuble si souvent des qualificatifs de profiteurs, de paresseux, d'assistés (un « cancer » même pour certains) *.
Les gamins commencent à envahir le paisible espace d'Anne, au point qu'elle envisage de mettre une clôture. Mais à quoi bon ? Alors elle entreprend de dialoguer avec eux et elle découvre Maryline et Franck, deux êtres qui n'ont pas été épargnés, c'est une litote, qui ne se plaignent pas, qui ne demandent qu'à travailler et vivre dignement, qui font des projets. Oui, il existe chez ces pauvres au fond un grand courage.
En même temps qu'elle s'interroge – que serais-je devenue si j'avais traversé pareilles épreuves ? – Anne se prend d'estime et d'affection pour ses voisins et entre dans ce cercle vertueux : « On ne peut aimer que ce que l'on comprend, on ne peut comprendre que ce que l'on connaît, on ne peut connaître que ce qui nous est révélé ». Il faut donc se débarrasser de tous les préjugés ou pré-jugés, de comportements caritatifs moralisateurs, mais regarder ces personnes et agir, simplement en totale solidarité.
Et puis surtout, le livre d'Esther est un éloge de l'altérité. Aujourd'hui, on ne veut plus de la différence, de « l'autre » qui n'a pas le même mode de vie, la même culture, … (restons en là pour ne pas créer de polémiques). Anne accepte de se faire bousculer et ce faisant elle découvre d'autres personnes, d'autres horizons qui l'enrichissent.
Ce récit n'est pas pessimiste, je crois même pouvoir dire qu'il rend son lecteur heureux, car les verbes y sont conjugués à un nouveau très beau mode : l'espératif.
* En annexe, Esther rappelle quelques données clés de la pauvreté, … utile rappel, sans nul doute.
Christian Lafond

L'art de la joie de Goliarda Sapienza
Je me rappelle avoir été attirée par ce livre : le titre, la première de couverture. Et puis la quatrième de couverture : « Modesta naît le premier janvier 1900 dans un petit village de Sicile. Enfant d'une mère pauvre, seule et frustre, rien ne la destine à devenir une princesse. Ni la femme instruite, libre, indépendante et farouche qui va peu à peu s'affirmer. »
En lisant ce court résumé, on aurait presque l'impression de se trouver devant un conte de fée. Mais Modesta n'est certainement pas une jeune fille banale, en quête du grand amour qui changera son destin. C'est un personnage riche, dense, qui va traverser les pires années de XXe siècle avec une force de vie profonde.
Dès son enfance, Modesta affirme un caractère hors du commun qui lui permettra de résister au pire. Car dès le départ le pire lui est promis malgré son intelligence vive : fille d'une pauvresse et de père inconnu, sœur d'une trisomique quand cela est encore considéré comme une punition de Dieu. Comment s'étonner dès lors qu'elle ne recule devant rien pour gagner sa liberté ?
Car finalement, c'est la liberté le thème de ce roman de quelque 800 pages, ... ou plutôt sa conquête. La conquête quotidienne de la liberté contre les autres, et surtout contre soi.
Autour de Modesta/Liberté gravitent une galerie de personnages qui représentent tous un état de la société, ou un idéal. De Tuzzu le paysan à Carlo le médecin communiste en passant par Nina l'anarchiste et Joyce l'intellectuelle, on voit se dessiner en filigrane du récit des modes de vie opposés, des idéaux et des idéologies que la jeune femme va apprendre à connaître, accepter ou fuir, en tout cas toujours critiquer avec une lucidité parfois douloureuse.
« Ne jamais refuser de voir les côtés désagréables de la vie ; quand on ne la connaît pas, la réalité leur fait prendre des proportions gigantesques dans l'imagination, les transformant en cauchemars incontrôlables. »
A travers ce personnage hors du commun, Goliarda Sapienza aborde bien des thèmes peu usités dont le moindre n'est pas la sexualité féminine :
« La vérité, c'est que quand tu trouves la femme ou l'homme qu'il te faut, alors il faut absolument arriver à s'entendre. le corps est un instrument délicat, plus qu'une guitare, et plus tu l'étudies et plus tu l'accordes à l'autre, plus le son devient parfait et fort le plaisir. »
 
Mais aussi l'éducation des enfants, la politique, la religion, l'économie même. Modesta ne se contente pas d'accepter comme parole d'évangile ce qu'on lui dit, ce qu'elle lit. Elle l'analyse au regard de ses propres aspirations, et n'utilise que ce qui lui est utile, refusant toute aliénation et surtout, celle de la pensée et des idéaux. Il lui arrive de se tromper bien sûr, d'adhérer puis de quitter, mais ce n'est finalement qu'une manière de construire un système de pensée cohérent, son système de pensée.

« Je n'ai pas tremblé comme je le craignais, et maintenant je sais la raison de ma sérénité devant Pietro mort, devant la maladie de Prando. Ce n'est pas de l'indifférence, un émoussement des sens dû aux années comme je l'avais soupçonné. C'est la pleine possession de mes émotions et la connaissance suprême de chaque instant précieux que la vie nous offre en prime si on a fermeté et courage. »
Céline Chambon

J'ai découvert le livre lors du dernier passage du bibliobus. Sur la couverture une photo en noir et blanc avait attiré mon regard. On y voit des enfants japonais, assis sur une digue, ils tiennent à la main une canne à pèche en bambou, l'un deux est debout et fixe l'objectif.
1958, le cinéaste Alain Resnais est au Japon, il prépare le tournage de Hiroshima mon amour, film mythique de l'histoire du cinéma ;un peu plus tard, Emmanuelle Riva le rejoint. La jeune actrice découvre le pays, un Ricohflex autour du cou, elle se promène dans les rues de la ville martyre, saisit des moments fugaces, prend en photo les enfants, la vie là où 13 ans auparavant la première bombe atomique avait semé la mort.
Ce témoignage visuel est magnifique comme l'est l'ensemble du livre qui rassemble un échange de lettres entre Alain Resnais et Marguerite Duras, c'est elle qui a signé le scénario, des extraits du carnet de la scripte Sylvette Baudrot, des photos du tournage, un entretien avec Emmanuelle Riva réalisé pour le cinquantième anniversaire de ce tournage historique.
Marie-Christine Navacelle et Dominque Noguez ont découvert cet ensemble de photos, précieuses pour le public qui aime ce grand film et plus encore pour les japonais ; ils les ont montrées à Chihiro Minato (photographe) et Masao Okabe, artiste dont l'essentiel de l'œuvre est consacrée à la mémoire. Ensemble ils ont monté une exposition, présentée en 2009 en France et fin 2008 à Hiroshima et Tokyo.
Babeth Cultien